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Comment dépister les charlatans ?

par Catherine David, écrivain (*)

Plus que la perversité des gourous, c’est la servitude volontaire des adeptes qui alimente les mouvements sectaires.

Ça ne va pas trop en ce moment, vous avez envie d’aller consulter un "psy" pour lui parler de vos difficultés avec votre patron ou votre belle-mère, mais vous hésitez à prendre rendez-vous, car vous avez appris par les déclarations du député Bernard Accoyer sur les ondes qu’il y a des charlatans parmi les psys, des gens dangereux, des croquemitaines qui vous réduisent à néant, des réducteurs de têtes.

Vous êtes terrifié à l’idée de tomber sur le mouton noir, sur un "psy" pervers, un docteur Folamour qui vous ferait prendre des vessies pour des lanternes, en profiterait pour vous soumettre à son influence fatale, pour vous entraîner dans une "secte", un mot qui fait sur vous l’effet d’un chiffon rouge ? La machine à répandre du soupçon a commencé son travail, vous vous affolez, vous renoncez à l’idée d’aller chez le psy, ou vous y allez en traînant les pieds, prêt à fuir à la moindre odeur d’encens. Ou vous allez chez votre médecin, qui vous prescrit des anxiolytiques ou des antidépresseurs, creusant un peu plus le déficit de la Sécu. Comme le psy que vous n’irez pas voir, vous êtes déjà victime d’un mal insidieux, la calomnie, relayée par la rumeur, fille de la propagande.

N’ayez pas trop peur, la panique est mauvaise conseillère. Les infiltrations sectaires existent chez les psys, mais ni plus ni moins que chez les banquiers, les juges, les policiers ou les médecins. Il est vrai que le "psy" intervient dans votre vie dans un moment où vous êtes particulièrement vulnérable. Mais n’en est-il pas de même pour le juge et le médecin ?

Rappelez-vous qu’on estime officiellement à 15 % le nombre d’infections nosocomiales contractées dans les hôpitaux. Le risque zéro n’existe pas chez les psys, pas plus que chez les pilotes d’avion. Ce n’est pas drôle ? Ça ne vous rassure pas, mais alors pas du tout ? Si vous avez tellement peur, c’est peut-être que cette idée vous fascine, alors même que vous l’avez en horreur ? Se laisser guider, prendre en charge, se soumettre à la volonté d’un autre... Il y a quelque chose d’exaltant, presque de reposant là-dedans, non ? Le "psy" n’est-il pas, selon Lacan, le "supposé savoir", celui qui vous connaît, qui devine vos pensées, qui décrypte vos paroles ?

Attention, danger. Même si vous êtes persuadé, au plus profond de vous-même, que votre "psy" possède la science universelle, qu’il connaît de l’intérieur vos pensées les plus secrètes et qu’il sait mieux que vous ce qui vous convient, ne mettez pas en sommeil votre esprit critique, examinez froidement ses paroles, laissez toujours une place pour un autre point de vue. Imaginons que votre psy vous donne un conseil qui ne vous plaît pas. Eh bien, vous n’êtes pas obligé de le suivre ! Le psy est là pour vous faire réagir, un peu comme un punching-ball qui revient toujours à sa position initiale, mais son rôle n’est certainement pas de guider vos actes ou d’influencer vos décisions. Comme disait Françoise Dolto, on n’est jamais obligé d’obéir à son "psy". Si on lui obéit, c’est qu’on le veut bien. Imagine-t-on une Françoise Dolto embarquée dans une secte ? Pour se laisser embrigader, pour accepter de se soumettre corps et âme à l’influence d’un "maître", il faut avoir des dispositions, il faut avoir le profil.

En somme, il faut le "vouloir", un peu comme ce patient d’un dentiste-gourou qui s’est laissé retirer tous ses plombages sans anesthésie, soit-disant pour "libérer son astral", et qui a donné à son tourmenteur un chèque de 1500 F pour sa peine. Protégez vos plombages, votre idole n’est pas infaillible ! Vous avez choisi d’y croire, voilà tout. A celui-là, à celle-là, devenu(e) à vos yeux écarquillés le seul et l’Unique. Sans gogos soumis, pas de gourous dominateurs. Et rappelez-vous : c’est vous seul qui en décidez, et vous pouvez encore changer d’avis, vous pouvez même aller voir un autre psy, un vrai, un de ceux qui vous aident à voir clair en vous-même au lieu de vous plonger dans le charabia et la confusion. En tous cas, sachez que les raisons de votre choix plongent de profondes racines dans votre histoire personnelle et familiale, dans votre devenir psychique.

Comme l’a montré le philosophe et thérapeute Bernard Lempert dans un essai passionnant sur « Le retour de l’intolérance » (1), bien plus que la perversité des gourous, c’est la servitude volontaire des adeptes qui alimente les groupements sectaires. Dans une secte, on se sent soulagé, délesté de toute responsabilité. On oublie tout, on abdique, on fait table rase, on recommence à zéro. Ni responsable, ni coupable ! La tentation de rendre les armes et de se laisser guider est assez largement partagée. Méfiez-vous donc des charlatans, mais d’abord méfiez-vous de vous.

"L’accès à la profondeur de la psyché exige une liberté foncière", rappelle Bernard Lempert dans son livre. En somme, chez le "psy" comme ailleurs, pour dépister les charlatans, rien ne vaut la bonne vieille jugeote. Ne laissez jamais personne, fût-ce un "psy", un professeur, un médecin, un confesseur ou un parent, devenir votre référence unique pour tous les gestes quotidiens. Un psy n’est pas un conseiller d’éducation et personne ne peut faire vos choix, personne ne peut vivre à votre place.

Par exemple, si votre psy vous demande de distribuer des prospectus vantant ses méthodes ou de participer à un stage de survie, allez plutôt au cinéma. S’il vous propose une formation accélérée pour devenir psychothérapeute en quinze jours, expliquez-lui que vous préférez encore le chômage. S’il vous conte fleurette, s’il vous conseille d’afficher une image de la Vierge au-dessus de votre lit, de répéter des mantras, de faire tourner les tables ou de battre votre enfant, partez en courant. S’il vous parle de transit astral vers Sirius, refusez de faire vos bagages et rentrez à la maison. N’acceptez jamais de payer à l’avance un nombre déterminé de séances. Le travail avec un psy doit rester sous le signe du libre choix renouvelé. Bien entendu, toute tentative de séduction sexuelle ou idéologique est bannie et doit vous faire interrompre immédiatement votre soi-disant "thérapie".

"Au secours, ma femme me trompe, j’ai perdu mon emploi, mon voisin me harcèle, j’ai peur, je déprime, ça ne tourne pas rond... au fait, vous avez vos papiers ?". Il n’est pas évident de demander à son psy de montrer patte blanche. C’est intimidant, une première consultation. Pourtant, rien n’est plus légitime et un psy digne de ce nom ne s’en étonnera pas. En fait, il sera peut-être le premier à aborder ce sujet essentiel. Le psy qui a une bonne formation en est fier et n’a rien à cacher. Si votre “ psy ” refuse de répondre, si ses réponses sont évasives, s’il paraît offensé ou gêné par vos questions, c’est mauvais signe, allez plutôt voir quelqu’un d’autre. Ne craignez donc pas de lui déplaire en lui demandant des précisions sur sa formation, sur la tradition dans laquelle il s’inscrit, sur ses tarifs et ses conditions de paiement ainsi que sur son organisme d’appartenance et le Code de déontologie auquel il se réfère.

Choisissez plutôt un praticien agréé par l’une des trois grandes associations professionnelles : la Fédération Française de Psychothérapie, FFdP, l’Association Fédérative Française des Organismes de Psychothérapie, AFFOP et le Syndicat National des Praticiens en Psychothérapie : SNPPsy. Ou bien sûr par les écoles de psychanalyse ayant pignon sur rue (SPP, APF, Quatrième groupe, Ecole de la Cause, Espace analytique, Association lacanienne internationale, Société de Psychanalyse freudienne, Forums et Ecole du champ lacanien).

Demandez-lui s’il souscrit aux principes de la "Charte mondiale pour les personnes en psychothérapie". Idéalement, cette Charte devrait être affichée dans les salles d’attente.

Renseignez-vous sur les différentes méthodes. Elles sont en pleine floraison, pas moins de 350 thérapies recensées, qui représentent des variantes de cinq grands courants thérapeutiques.

Dans ce vaste supermarché, choisissez ce qui vous paraît positif, pour vous et pour ceux que vous aimez, et non seulement pour résoudre la crise que vous traversez, mais en profondeur et en durée. Ne vous fiez pas aux Pages Jaunes de France Telecom, elles ne fournissent aucune garantie car n’importe qui peut s’y inscrire moyennant paiement.

L’amendement dit Accoyer, voté en première lecture à l’Assemblée nationale, et ses avatars successifs, ont mis en lumière la nécessité d’une réglementation dans le secteur des psys, notamment pour lutter contre les infiltrations sectaires, réglementation demandée par les psychothérapeutes eux-mêmes depuis de nombreuses années. Mais on se propose "sécuriser" la pratique des psychothérapies essentiellement à coups de diplômes universitaires. Or les diplômes, s’ils témoignent de l’acquisition d’une compétence intellectuelle, ne garantissent ni l’honnêteté, ni la santé mentale. Le cas de Luc Jouret, l’un des dirigeants du Temple solaire, suffit à prouver que l’on peut être à la fois docteur en médecine et gravement délirant.

La confiance ne se décrète pas. Il n’y a pas d’autre protection contre la crédulité que le discernement et la lucidité, autrement dit l’esprit critique ou le discernement. Personne ne peut faire ce travail à votre place. C’est de votre vie qu’il s’agit, du destin de vos enfants, et de vos accommodements personnels avec vos fantômes, vos démons ancestraux.

Comme le disait Lacan, "les non-dupes errent". Si vous errez, c’est sans doute que vous êtes sur la bonne voie, c’est à dire pas trop naïf. Le premier psy consulté n’est pas forcément le vôtre. Même s’il vous plaît bien, donnez-vous le temps de la réflexion en allant consulter plusieurs personnes avant de vous engager à suivre une thérapie. N’oubliez jamais que c’est de votre destin qu’il s’agit et que vous êtes seul maître à bord. On ne vit qu’une fois.

Catherine David
(*Auteur notamment de "la Beauté du geste", Calmann-Lévy 1994, "l'Homme qui savait tout, le roman de Pic de la Mirandole", Seuil 2001, "Clandestine", Seuil 2003)
catherinedavid4321@wanadoo.fr


(1) "Le retour de l’intolérance. Sectarisme et chasse aux sorcières". Bayard 2002.

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