La thérapie personnelle des psychothérapeutes
par Nicole AKNIN, psychanalyste, psychothérapeute, déléguée
du WCP au Conseil économique et social des Nations Unies
Source : Livre bleu FFdP 2004
Qui a parcouru le monde sait combien il est important d’être
doté d’un bon guide et nul ne peut prétendre l’être
s’il n’a visité et revisité en profondeur le
pays, le monument où le site qu’il fait découvrir
aux voyageurs.
Ainsi en va-t-il de la psychothérapie. Nul ne peut sérieusement
exercer ce métier s’il n’a lui-même réalisé
en profondeur le voyage intérieur jusqu’au dernier recoin
de son inconscient et s’il ne continue sans relâche à
s’instruire encore et toujours de tout ce qu’il est et qu’il
ignorait.
Cette image permet, d’entrée de jeu, de souligner toute
l’importance qu’il y a pour un psychothérapeute à
être lui-même en thérapie.
Pour autant, à l’heure où d’aucuns voudraient
qu’un diplôme universitaire soit gage de professionnalisme,
il convient de dire plus spécialement les raisons de cette nécessité
qu’est la psychothérapie pour les psychothérapeutes
eux-mêmes.
Il n’échappera à personne que la première
raison de ce qui est une condition sine qua non de l’exercice de
ce métier, tient à l’équilibre psychique du
praticien lui-même (I). Une seconde raison tient à une compréhension
expérientielle des modifications intérieures que la cure
psychothérapeutique est susceptible d’apporter (II).
Une troisième tient à la nécessaire cohérence
entre la personnalité du thérapeute et sa pratique clinique
(III).
LE NECESSAIRE EQUILIBRE PSYCHIQUE DU PSYCHOTHERAPEUTE
Aucun diplôme universitaire ne constitue la garantie de cet équilibre
pourtant indispensable à l’exercice de cette profession.
Chacun sait qu’un étudiant peut être brillant et que
même sans l’être il peut d’année en année,
grâce à ses connaissances livresques et à sa capacité
à les utiliser aux examens, passer avec succès les différentes
barrières de la sélection.
Mais aucune épreuve universitaire, pas même dans le cursus
de psychiatrie, n’a pour finalité de s’assurer de la
santé mentale du futur praticien.
Sans doute, le fait de suivre une thérapie, ne constitue pas,
à ce titre, une garantie formelle. Qui pourrait d’ailleurs
en donner une? Pour autant, c’est, sans conteste, la plus efficace
qui existe, en l’état actuel de la science.
Pourquoi ?
Le but d’une psychothérapie est de permettre à celle
ou à celui qui y a recours, thérapeute ou pas, de gagner
en autonomie.
Et qui est autonome est responsable ; responsable de ses mots, de ses
silences, de ses gestes et de ce qu’il émane.
Le chemin obligé dans cette direction passe par la prise de conscience
de là où l’on en est, des dysfonctionnements à
travailler, des chantiers à ouvrir et des objectifs à atteindre.
Dès lors, la psychothérapie du psychothérapeute garantit,
autant qu’il est possible et en tous cas plus que tout autre procédé
autoritaire, que sa responsabilité, en tant que praticien, est
au cœur de ses préoccupations.
Mais ce n’est pas tout, car le psychothérapeute, spécialement
dans les premières années de sa carrière, est en
supervision chez un autre de ses confrères.
La supervision est une forme de psychothérapie puisqu’au
delà du cas présenté par le psychothérapeute
supervisé, c’est lui qui est au centre de la séance,
ce sont ses réactions, ses émotions et ses contre-transferts.
Ainsi, cet autre niveau de psychothérapie qu’est la supervision
est de nature à assurer l’équilibre psychique du praticien.
L’EXPERIMENTATION PAR SOI-MEME
Mais on n’exige pas d’un psychothérapeute qu’il
fasse lui-même une thérapie pour la seule raison qui vient
d’être exposée. Dans ce domaine, plus qu’en tout
autre, l’expérimentation sur soi est primordiale.
On ne peut, en effet, manier les différentes techniques et approches
de psychothérapie qu’après les avoir efficacement
expérimentées sur soi même et en les expérimentant
encore.
Le psychothérapeute a bien compris le propos de MONTAIGNE selon
lequel “ chaque homme porte la forme entière de l’humaine
condition ”, et c’est pourquoi il n’est pas seulement,
lui, le praticien clinique, celui qui sait et qui tient l’outil.
Il est aussi le premier matériau sur lequel il peut et même
il se doit de travailler.
Au cours de sa propre psychothérapie, le psychothérapeute
expérimente tous les champs du possible en matière de changement
et parce qu’il a lui-même vécu les infinies possibilités
de ses facultés, il est en mesure d’offrir aux autres de
véritables perspectives.
Avec le temps d’ailleurs le psychothérapeute devient son
propre thérapeute (même s’il conserve un lieu de supervision)
en sorte que l’expérimentation dont il est le matériau
se poursuit quotidiennement en toutes circonstances, et à chaque
occasion.
Ce serait une erreur, en effet, de croire qu’un psychothérapeute
a, un jour, fait une psychothérapie qui a duré quelques
années et que c’est ensuite chose acquise comme un diplôme
autrefois obtenu.
En effet, l’expérimentation personnelle sur soi-même
est un travail permanent et infini.
Sa finalité n’est pas l’expérimentation elle-même
mais, à travers elle et au-delà d’elle, la réalisation
de l’être, son épanouissement et son rayonnement.
Ainsi, ce qui fait qu’un homme, une femme est psychothérapeute,
c’est la combinaison de ces trois éléments que sont
la formation théorique, la supervision et le travail personnel
en thérapie.
C’est cet ensemble dont tous les éléments sont indispensables
et indissociables qui fait un psychothérapeute.
Ajoutons qu’ils ne sont pas seulement indispensables ; ils sont
aussi indissociables les uns des autres.
C’est, en effet, la formation théorique qui déclenche
une nouvelle étape de travail sur soi ou c’est une nouvelle
étape de ce travail qui fait découvrir de nouvelles notions.
C’est le travail personnel en thérapie qui constitue les
travaux pratiques relatifs à une théorie et qui confirme
son efficacité. C’est encore ce travail qui permet l’intégration
en profondeur d’une connaissance qui, autrement, resterait livresque
et qui la rend efficiente.
André COMTE-SPONVILLE dit de la philosophie qu’elle “
est un art de vivre avant d’être un métier, une discipline
spirituelle plutôt qu’universitaire, une aventure plutôt
qu’une spécialité. ”
N’en est-il pas aussi ainsi de la psychothérapie? -
- aventure, merveilleuse aventure, que celle de notre propre évolution
dont on est à la fois l’acteur et le spectateur, l’instrument
et l’argile, le désir et l’objet.
- discipline spirituelle car il s’agit comme disait Epicure de “
la santé de l’âme ” et donc de la sienne propre;
- art de vivre qui ne se peut donc qu’en le pratiquant soi-même
et sur soi-même;
LA COHERENCE
Grâce à ce travail incessant le psychothérapeute
se doit d’être en cohérence avec sa pratique.
Cette cohérence est fondamentale.
Qui pourrait apaiser un patient s’il n’est lui-même
en paix à l’intérieur et si cette paix n’émane
pas de tout son être ?
Qui pourrait éteindre les feux de la colère s’il est
lui-même dans cette émotion ?
Qui surtout pourrait engager des hommes et des femmes sur la voie de leur
autonomie s’il est lui-même dans une situation de dépendance
?
Qui pourrait encore accompagner autrui sans avoir vécu lui-même
d’être accompagné ?
Qui pourrait mettre en œuvre la force des mots et la puissance du
non verbal s’il n’a expérimenté sur lui l’efficacité
de l’une et de l’autre ?
Y a-t-il meilleur guide que celui qui est passionné par sa spécialité
et qui la vit profondément jusques et y compris dans sa façon
d’être ?
La spécialité de la psychothérapie, science humaine
s’il en est, est relative à l’être humain lui-même;
aussi le praticien de cette discipline se doit-il d’être exemplaire
en tant que tel.
Il est l’honnêteté, la transparence, l’authenticité
et la loyauté. Il est aussi ouverture totale à autrui et
acceptation de qui il est sans jugement aucun.
On est dans un domaine où ces qualités ne peuvent pas être
de simples déclarations d’intention ; c’est pourquoi
le psychothérapeute les travaille toujours et encore avec son propre
thérapeute dans l’objectif constant de déceler et
de dissiper ce qui ferait obstacle à leur permanence.
“ Nous sommes tous responsables de tous et de tout, et moi plus
que les autres ” disait Emmanuel LEVINAS et ce pourrait être
une devise pour notre profession.
********************
Ainsi, le travail personnel du thérapeute en psychothérapie
n’est pas comme une sorte d’UV qu’on obtient dans un
cursus universitaire; c’est une véritable éthique.
Ça l’est d’autant plus que le psychothérapeute
est membre d’une grande famille socio culturelle, celle des psychothérapeutes,
et que sa responsabilité envers elle est pleine et entière.
Ça l’est d’autant plus encore que la psychothérapie,
aventure, art de vivre et discipline spirituelle, comme il a été
dit, a un rôle éducatif essentiel dans un société
à la recherche de ses valeurs.
A chaque psychothérapeute incombe ce rôle, et plus encore
cette fonction, cette mission, car, au delà des individus, il y
a les groupes et les communautés auxquels ils appartiennent, au
delà des individus il y a les peuples et les nations, et au-delà
des individus encore, il y a l’humanité entière.
Le psychothérapeute connaît le dessein du cœur des hommes,
celui des autres, mais aussi le sien propre grâce à sa propre
psychothérapie. Il sait, pour le vivre lui-même, comment
le changer et l’améliorer. Il est au cœur du changement.
Et si ce n’est pas lui, qui ?
|